Au-delà des flammes: Nahuatl

Donc, voici un passage qui remplace en fait les deux premiers paragraphes sous les petites ailes à la page 109. Il s’agit en fait de la confrontation entre Nathan, Amélia et Lukas avec le Nahuatl. C’est pas mal plus détaillé (et plus agréable!).

—— Dois-je spécifier que c’est potentiellement rempli de spoilers ——

———- pour tout ce qui précède la page 109… ———-

Dans la chapelle, Nathan rangea sa bombe de peinture et s’étira longuement. Il venait de terminer de tracer la figure que Nergal avait envoyée à Amélia. Il s’agissait d’une étoile à 12 branches asymétriques à l’intérieur de laquelle apparaissaient un cercle et de l’écriture cunéiforme. Le symbole s’était révélé particulièrement complexe à dessiner; il avait fallu presque une heure aux garçons pour en venir à bout à l’aide de compas et de cordes.

— J’espère pour ton démon que ce glyphe marche, parce que sinon, je bute la salope! ronchonna Nate.

— T’inquiète, je t’aiderai si ça ne fonctionne pas, renchérit Amy.

Ils installèrent leurs outils sur l’autel de la chapelle, juste au cas. La jeune femme eut un choc en voyant la dague avec laquelle elle avait poignardé Ophélie. Elle se força à prendre de grandes inspirations afin de maîtriser ses émotions. Ils retravaillaient ensemble pour la première fois depuis la mort de leur amie, presque deux mois auparavant. C’était un dur moment à vivre, mais elle sentait que si elle réussissait à franchir cette étape, elle pourrait enfin clore ce triste chapitre. Lukas la rejoignit sur les marches du chœur et passa un bras autour de ses épaules.

— Ça va aller? demanda-t-il avec sollicitude.

— Oui, soupira-t-elle, je vais y arriver. Mais le fait de revoir tout ça…

— Ouais, pour moi aussi, ç’a été un choc. Félie me manque.

Amélia se ressaisit et lui sourit. Chacun d’eux souffrait de son absence, mais ils devaient poursuivre leur vie et continuer à combattre les forces du mal, ne serait-ce que pour honorer sa mémoire. « Et c’est moi qui pense ainsi! » se dit la jeune femme. « J’ai quand même fait beaucoup de chemin! »

Après le repas, les trois amis se rassemblèrent dans la chapelle, et l’attente commença. L’ange les avait prévenus qu’il ne les assisterait pas dans leur travail, même s’il les accompagnait. Il avait simplement prédit qu’ils n’auraient probablement pas à mener de bataille. Alors, les trois jeunes échafaudèrent plans et théories. Sans qu’ils s’en rendent compte, le temps passa, et minuit sonna.

Le bruit attira leur attention en premier. Ils perçurent le son d’une flamme qui prend naissance de façon soudaine. Même s’ils avaient dégagé l’espace à l’intérieur du symbole peint sur le plancher, les langues de feu, sans combustible apparent, léchaient presque le plafond de la petite chapelle. Même à bonne distance, ils pouvaient sentir la chaleur émaner du brasier.

Ensuite, ils l’entendirent. On aurait dit le grondement d’une bête d’au moins 200 kilos. Peu importe la nature de cette chose, ça n’était pas content!

— Est-ce que les moines ont parlé d’un chien qui grogne? demanda Lukas.

— Ils ont dû oublier de le mentionner, railla Nathan.

— Non, les gars, je pense que c’est nouveau, intervint Amélia. Cet animal est probablement enragé à cause du glyphe. C’est bon signe, enfin j’espère…

— Alors, il faut vraiment entrer là-dedans? Elle est malade, cette fille. Hé, l’ange! l’apostropha le nephel. Tu crois que nous avons une chance d’atteindre cette créature?

— Étonnamment, le démon vous a dit la vérité. D’après ce que je ressens, ces flammes ne sont qu’une illusion, un portail.

— Un portail vers quoi? interrogea Amy.

— Vers l’astral. Si vous voulez mettre un terme aux agissements du nahuatl, il vous faudra le traverser.

Les trois humains s’approchèrent du foyer derrière lequel grognait toujours un monstre invisible.

— Fred, tu es sûr de ce que tu avances? demanda la jeune femme. Parce que je ne sais pas pour vous les gars, mais ça me semble drôlement chaud ici…

— Des informations sensorielles envoyées directement dans votre esprit. Les flammes ne présentent aucun danger, confirma Fred.

Amy s’approcha encore de la limite du glyphe. Elle pouvait entendre le son que produisait le feu sur le plancher à présent noirci, en apparence du moins. Dans la pénombre de la chapelle, la lumière qui s’en dégageait l’éblouissait et la chaleur faisait rougeoyer sa peau. Tout son être lui criait de tourner les talons et de courir dans la direction opposée!

Elle choisit néanmoins de faire confiance à Fred; il ne lui permettrait jamais d’affronter un danger qu’elle ne pût vaincre. Même s’il n’était pas très loquace à propos du nahuatl, il devait savoir que la chose ne leur infligerait pas de mal. Après tout, il refusait qu’elle aille faire ses courses seule, mais il la laissait traverser un portail vers l’astral! Elle fit taire la voix légitime de la raison qui la poussait à une fuite lointaine et immédiate, s’arma de courage et franchit les derniers mètres qui la séparaient du rideau de flammes.

Dès qu’elle le traversa, la petite rouquine se trouva complètement désorientée. Le feu avait disparu, de même que le bruit et la sensation de chaleur. Au contraire, elle eut l’impression de se mouvoir dans de la gelée froide. Sa respiration était laborieuse, et le contraste d’atmosphère était tout simplement saisissant! Elle pouvait toujours apercevoir la chapelle, mais comme à travers du verre dépoli.

Puis elle le vit enfin. Le nahuatl. Il ressemblait à un énorme chien fuligineux de la taille d’un petit cheval. Il lui faisait face, les babines retroussées sur des crocs menaçants.

La bête parla. Ou plutôt, elle communiqua directement dans sa tête.

— Tu n’as rien à faire ici, créature! lança le nahuatl avec colère. Tu n’as pas le droit de m’emprisonner ainsi!

« Les gars, c’est quand vous voulez! » songea Amélia alors que le temps semblait s’étirer. Le monstre arpentait l’espace tel un lion en cage, sans toutefois s’approcher d’elle.

— Tu m’empêches d’accomplir ma mission sacrée! gronda la bête.

— Quelle mission? rétorqua la jeune femme.

— Un homme d’ici a déshonoré sa foi. Je dois aviser sa communauté.

— Qui es-tu pour les juger?

— Je suis Nahuatl, celui qui connaît les trahisons hiératiques.

— Tu n’es même pas humain; tu n’as aucun droit de te mêler de nos affaires terrestres, lui reprocha-t-elle.

La créature ricana méchamment. « Nate, Luke, je prendrais un peu d’aide, là! » pensa la jeune femme avec force.

— Tu ne l’es pas plus que moi! s’exclama la bête. Pourquoi te portes-tu ainsi à leur défense?

— Quoi? s’écria-t-elle. Je suis humaine!

Le temps passait curieusement dans l’astral. Elle avait l’impression que plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis sa traversée, et les garçons ne l’avaient toujours pas rejointe. Elle tenta de les apercevoir par-delà l’étrange rideau; ils semblaient figés, immobiles, une expression d’horreur peinte sur leurs visages. Cependant, elle voyait si mal qu’elle ne pouvait pas prêter foi au témoignage de ses yeux.

La jeune femme fit mine de rebrousser chemin pour sortir de cet endroit qui altérait tant ses perceptions. Elle devait savoir pourquoi ils ne la rejoignaient pas.

— Oui, pars! Va-t’en et ouvre cette prison! envoya le nahuatl.

Avec difficulté, Amy retrouva finalement la chapelle telle qu’elle la connaissait. Nathan et Lukas la fixaient avec stupeur.

— Putain! Mais qu’est-ce que vous foutez? les apostropha-t-elle. Ça fait 10 minutes que je m’engueule avec la bête là-dedans! Un peu de renfort ne serait pas de refus!

— Tu rigoles? riposta Nathan. Tu viens d’entrer il y a 10 secondes; nous t’avons vue en train de flamber sur place!

— Quoi? Ça suffit, maintenant. Arrêtez de pleurnicher et aidez-moi à retourner cette chose… ailleurs qu’ici, clama-t-elle avec humeur.

— Ça faisait vraiment plusieurs minutes que tu étais là-bas? demanda alors Lukas.

— Difficile à dire, mon horloge interne est détraquée…

— C’est fort possible que le temps s’écoule différemment. C’est une autre dimension, après tout, expliqua l’ange.

— Je ne pense pas qu’un exorcisme soit efficace, en fin de compte, prédit Lukas.

— Non, t’as raison. Je ne peux pas le retourner en enfer s’il vient pas de là, confirma Nathan.

— Alors? On se bat?

— Je crois qu’on a pas le choix. Enfin, de l’action! s’excita Nate, qui attendait depuis longtemps pour tester ses nouveaux pouvoirs en contexte.

Les jeunes gens se synchronisèrent pour pénétrer dans le domaine du nahuatl en même temps. Tout comme Amélia l’avait été avant eux, Nathan et Lukas furent très perturbés en y entrant. Lukas voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

— Essaie avec ton esprit, Luke, proposa Amy en voyant son trouble.

— Ouais, utilise ta tête. Ça fera changement, pour une fois! lança Nathan en rigolant.

— Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit de dingue? réussit à articuler le grand blond.

Les garçons avisèrent enfin l’immense canidé. Nathan l’interpella :

— Alors, c’est toi qui fous la merde chez ces pauvres moines? Je te laisse une chance de déguerpir, Fido. Sinon…

— Sinon quoi? Tu ne peux rien contre moi.

— Amy, Luke, on y va!

Ils rentrèrent tous en eux-mêmes et tentèrent de se connecter à l’énergie qui les animait. Or, dans cet univers si étranger au leur, ils peinèrent à se concentrer. Leurs sens se faisaient bombarder d’informations contradictoires ou carrément inconnues; leurs esprits n’arrivaient pas à les trier.

— C’est dur, Nate! se plaignit Amélia.

Nathan, qui pouvait normalement produire des boules de feu assez aisément de sa propre force, ne réussit qu’à faire danser de minces filaments entre ses doigts.

— Merde! C’est quoi cet endroit? s’écria-t-il.

Le nahuatl rit de triomphe.

— Vous n’êtes pas en mesure de me menacer, humain et semi-humains. Retournez dans votre monde, brisez le sceau par lequel vous me retenez prisonnier et ne vous mêlez plus de ce qui ne vous regarde pas.

— Les gars, on sort, ordonna la jeune femme.

Ils se retrouvèrent de l’autre côté, consternés.

— Merde! Merde! ragea Nathan.

— Ça s’est mal passé?

Fred eut la décence de ne pas sourire, mais son amusement restait clair comme le jour.

— Tu le savais? Fred, tu étais au courant de tout ça avant qu’on arrive ici? se fâcha Amélia.

— Cheap shot, man! s’exclama Nathan. On a fait tout ça pour rien? On s’est tapé six heures de route pour des prunes?

— Pour rien? N’y a-t-il aucun autre moyen de le déloger? Faut-il tant que vous le chassiez par la force? demanda Fred.

— Qu’est-ce que tu veux dire? répliqua le nephel.

— Celui-ci n’est pas un démon; vous pourriez discuter avec lui. Le nahuatl vous a-t-il expliqué la raison de sa présence?

Les trois amis gardèrent le silence quelques instants. On n’entendait dans la chapelle que le grondement des flammes prisonnières. Amélia annonça ce qu’elle savait.

— Il m’a dit quelque chose à propos d’une mission sacrée et d’un moine qui avait trahi sa foi. Mais Fred, il ne veut pas discuter avec nous; il refuse…

La jeune femme se tut, mais poursuivit en pensée, espérant qu’il saisisse. « Il ne veut parler qu’à des humains, et selon lui, je n’en suis pas une. » Elle ignorait pourquoi le nahuatl l’avait traitée de semi-humaine; il lui faudrait éclaircir ce point plus tard.

L’ange sembla comprendre le message silencieux de sa protégée. Aussi termina-t-il à haute voix :

— Il refuse de parler à ceux qui ne sont pas concernés, je vois. Eh bien, allons chercher l’abbé, puisqu’il est le responsable ici.

Fred quitta la chapelle prestement. Les trois autres, troublés, reculèrent loin du simulacre d’incendie. Ils se sentaient totalement impuissants et inefficaces pour la première fois depuis leur association.

Quelques minutes plus tard, l’ange revint accompagné de l’abbé Gascon. Le vieux moine avança prudemment vers le centre de la chapelle et jeta un bref coup d’œil aux quatre personnes derrière lui. La jeune femme força un sourire et leva le pouce en guise d’encouragement. Le clerc se décida à franchir les flammes.

Amy comprit enfin ce que ses amis avaient ressenti en la regardant pénétrer dans le monde astral. Elle vit le père abbé se figer dans le brasier, et ses vêtements commencer à se calciner. Elle avait beau se répéter qu’il ne s’agissait que d’une illusion, ces images d’horreur s’imprégnaient si fortement dans son esprit qu’elle dut se mordre la langue pour ne pas hurler. Incapable d’en supporter plus, elle se détourna et enfouit son visage dans ses mains.

Fred s’approcha d’elle et l’attrapa par les épaules.

— Amy, ce n’est pas en train d’arriver. Rien de ce que tu vois n’est réel, chuchota-t-il. Tout va bien.

La jeune femme se blottit contre lui en quête de réconfort, comme quand ils étaient seuls. Fred referma ses bras sur elle et enfouit son visage dans ses cheveux. Il aurait voulu lui épargner cette épreuve, mais elle avait tenu à venir en dépit de ses conseils… Comme elle était têtue!

Soudain, il vit Lukas qui les regardait, l’air étonné. Il repoussa Amélia, juste un peu trop vite. Il avait baissé sa garde… Comment avait-il pu commettre une telle erreur?

— Ça fait au moins cinq minutes, dit Nathan. Ça équivaut à combien de temps de l’autre côté?

Personne ne lui répondit. Finalement, l’abbé Gascon regagna sa dimension d’origine. Sans un mot, il alla chercher un chandelier sur l’autel et entreprit de gratter la peinture qui composait le glyphe sur le sol. Dès qu’il réussit à créer une brèche dans le symbole, le feu s’éteignit aussi brusquement qu’il avait commencé. Il revint vers le trio, qui espérait une explication.

— Merci, mes jeunes amis. Le problème est réglé, affirma-t-il.

— Quoi? Comme ça, c’est tout? s’étonna Nathan.

— Oui. Une… situation est survenue, et elle sera corrigée. Si j’avais su que c’était si simple, nous aurions essayé de parler avec lui bien avant, je ne vous aurais pas dérangés. Vous m’en voyez navré.

— Ne le soyez surtout pas, mon père! lança Lukas. Avant de venir, nous ne savions pas de quoi il s’agissait. Ç’aurait pu être un démon.

— Oui, et la communication est inutile — voire dangereuse — avec les démons, renchérit Amélia. Vous avez bien fait de nous consulter.

— Dites-moi au moins combien de temps vous êtes restés avec lui! reprit Nathan.

— Vous étiez là… C’est difficile à estimer, mais je dirais que nous avons parlé une bonne heure. Pourquoi?

— Vous n’êtes partis que pendant cinq minutes, répondit le grand brun.

Si l’abbé en fut étonné, il n’en laissa rien paraître. Il leur adressa un sourire un peu triste avant d’annoncer :

— Si vous voulez bien m’excuser, je dois convoquer mes frères. Vous avez toute notre gratitude, et nous vous porterons dans nos prières. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que vous le souhaitez.

— Si la météo le permet, nous partirons demain matin, mon père, l’avisa Fred. Merci pour votre hospitalité.

Le vieil homme les quitta. C’était terminé. Amélia consulta l’horloge sur la paroi de la chapelle; il n’était que minuit et vingt.

— Ça, alors! s’exclama-t-elle. C’est notre cas le plus rapide à vie! En passant, joyeux Noël, les gars!

 

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