Entre deux rives

Le « pont des gros chars », disait ma mère. Pour nous, c’était le pont des trains, ou plus simplement, la rivière. Le téléphone sonnait, une courte conversation suivait – dans la mesure où une conversation entre adolescentes peut être courte… – qui se terminait immanquablement par « On se retrouve à la rivière ! »

Geneviève demeurait sur la rue Bois-de-Boulogne, près du boulevard Gouin, et moi, à une rue de l’autoroute 15, du côté lavallois de la rivière des Prairies. Un trajet de cinq minutes à vélo, à l’époque où des racines nous vissaient sur nos selles de la fin juin au début septembre. Je pédalais sans arrêt, jusqu’à ce que la vue de la rivière fasse naître un inévitable sourire sur mes lèvres. La rivière, c’était l’été, l’éternelle renaissance de l’amitié ! Parfois, l’une d’entre nous arrivait avec son sac à dos et ses effets pour passer la nuit dans l’autre ville, de l’autre côté de la rivière; quelle aventure !

Souvent, nous nous appuyions sur la rambarde du pont, laissant s’écouler notre regard vers les flots. Nous discutions de choses d’ados, nous qui savions tout dans ce temps-là, et nous refaisions le monde. À d’autres moments, des secrets s’échangeaient en toute sécurité car, aussitôt prononcés, ils se retrouvaient happés par les vagues et bien vite emportés en aval, là où la rivière rejoint le fleuve, dans des lieux aussi exotiques que Lanoraie, et même Trois-Rivières ! Les vagues se garderaient bien de murmurer nos confidences, nous le savions.

Certains jours, nous étions si courageuses que nous osions même traverser le pont Perry… sur les rails ! Nous bravions l’interdit en nous lançant d’arrogants « T’es pas game !

— Mets-en que je suis game ! Regarde-moi ben aller !

— Non, c’est moi qui passe devant ! »

Nous nous élancions pour savoir laquelle de nous deux atteindrait la voie ferrée la première; je perdais toujours, mais quels souvenirs ai-je gagnés !

Les étés défilaient à la vitesse de nos bolides à deux roues, du côté d’Ahuntsic, jusqu’au Parc de l’Île-de-la-Visitation à l’occasion, ou bien sur la piste cyclable qui nous emmenait derrière le Mont-de-La Salle. Puis, quand la fatigue nous tenaillait, nous descendions sur «l’Île aux Fesses» – l’Île Perry, appris-je bien plus tard – pour reposer les nôtres sur le gazon. Les vagues cheminaient paresseusement entre les deux rives tandis que nous nous envoyions des rasades d’eau bien fraîche dans le gosier et de grosses bouchées de barres tendres aux pépites de chocolat. La rivière chantait l’été, l’air embaumait l’été et notre peau cuite à point restituait dans l’air tiède tout le soleil emmagasiné durant nos randonnées au bord de l’eau.

Aujourd’hui, Geneviève demeure à Saint-Jérôme; c’est désormais la rivière du Nord qui compose la trame musicale de nos étés, et des voitures qui nous trimballent d’une ville à l’autre. Mais les flots de la rivière des Prairies dansent encore devant mes yeux quand nous raccrochons sur « On se retrouve à la rivière ! »


Note: cet été, Prince, Princesse et moi sommes allés pique-niquer au bord de ladite rivière des Prairies. La photo représente une partie du panorama que je décris dans mon texte. Ceci dit, j’ai oublié de demander aux canards leur autorisation de figurer sur la photo…

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