Gustave, le poisson rouge

Gustave, le poisson rouge

Gustave ne connaissait pas la mort. Gustave était un poisson rouge. Maxime ne connaissait pas la mort non plus. Ce matin encore, s’il avait déjà entendu le mot à quelques reprises au cours de sa longue vie de petit garçon de cinq ans, il ignorait ce que cela pouvait bien signifier, être mort.

Le gamin immobile, la tête appuyée sur ses mains, scrutait le bocal de verre. Des algues vertes réclamaient déjà le droit à la vie dans l’aquarium, même si maman l’avait bien nettoyé au début de la semaine. Les roches colorées qui en tapissaient le fond formaient un tapis propice à l’éclosion de vie microscopique. Le filtreur bourdonnait doucement et des bulles d’air venaient éclater à la surface de l’eau de chaque côté de la chute.

À travers les murs de verre, Max pouvait distinguer les détails du dessin qui servait de décor, à l’arrière de l’aquarium. Il l’avait colorié lui-même, avec beaucoup de soin ! Il avait utilisé ses crayons de couleur, ceux qui ne tachaient pas les vêtements, pour donner vie à une magnifique scène sous-marine. Sous ses doigts, un château de pierre était apparu sur le papier, puis une épave de bateau pirate – avec un coffre aux trésors, bien sûr ! – et finalement, un dragon endormi, enroulé sur lui-même. Le garçon n’éprouvait aucun remord à faire habiter le grand saurien tout au fond de l’eau; il lui avait même dessiné des nuages de fumée qui s’échappaient de ses narines.

Gustave y résidait aussi, dans l’aquarium. Or, aujourd’hui, il agissait étrangement… D’habitude, le poisson rouge, avançait paresseusement, glissant dans l’eau comme le maître absolu et incontesté des lieux. Parfois, le gamin cognait doucement contre les parois, juste pour rappeler au poisson que c’était lui, le maître ! À chaque fois que son petit doigt heurtait le verre, le poisson changeait de direction ou accélérait brusquement, mais il se passait toujours quelque chose.

Pas maintenant. Gustave ne réagissait pas aux coups répétés de son maître. Il ne nageait pas gracieusement comme un poisson dans l’eau… Il se contentait de se laisser flotter tout en haut, à la surface de l’eau, dérivant sur le côté au gré du courant du filtreur. Maxime arrivait même à le toucher ! Il pouvait poser les doigts sur les écailles orangées de son ami nageur sans que celui-ci ne cherche à l’esquiver.

Peut-être dormait-il ? Voulait-il essayer de vivre en-dehors de l’eau pour se rapprocher de Max ? Si c’était le cas, il n’avait pas l’air très enthousiaste quant à l’expérience…

Maman trouva son fils ainsi figé devant la scène aquatique, l’air grave.

— Ah non ! fit-elle, compatissante. Ton poisson est mort…

— Il est couché; peut-être qu’il dort…

— Ce n’est pas tout fait ça, expliqua-t-elle en s’agenouillant à son côté. Gustave s’est endormi, mais pour très longtemps.

— Combien de temps ? Des heures ? interrogea-t-il, comme si le fait de dormir des heures était un crime.

— Un peu plus long que ça, mon ange. Il s’est endormi pour toujours.

— C’est long comment, toujours ?

La mère repoussa avec tendresse une mèche du front crispé de son fils. Son regard démontrait qu’il se doutait déjà de la réponse, mais il souhaitait malgré tout se faire dire qu’il avait tort. Il tenait ses petites lèvres pincées, prêtes à riposter et à trouver des failles dans le raisonnement de l’adulte, qui se préparait visiblement à lui annoncer quelque chose de désagréable.

— La mort, ça dure pour toute la vie. Ça ne s’arrête jamais.

— Mais, peut-être qu’un jour, quand il va être grand, il va arrêter d’être mort !

Maxime ramena son regard vers l’aquarium. Le silence de maman était éloquent.

— Je ne veux pas qu’il soit mort, moi !

— Ce que tu vois, c’est son petit corps qui ne fonctionne plus. Mais la vie, la force qui l’habitait, qui faisait de lui ton ami Gustave, s’est envolée et ne reviendra pas. Il est parti continuer son aventure dans un univers inconnu.

— Mais pourquoi il est mort ?

Les yeux du gamin commençaient à piquer sérieusement et à rougir. La maman de Maxime aurait pu lui dire que le poisson était probablement mort d’avoir trop mangé. Malgré des avertissements répétés, le garçon continuait de nourrir exagérément son ami à nageoires. Elle aurait pu expliquer qu’un poisson rouge était une créature fragile, et que le moindre écart de température de l’eau pouvait lui causer un choc, entraînant les conséquences que l’on sait. Cependant, là n’était pas le sens de la question de Maxime.

Pourquoi, en vérité ? Pourquoi les poissons rouges mourraient-ils, abandonnant derrière eux des petits garçons de cinq ans tristes et larmoyants ? Cette question, sortie de la bouche d’un bambin, était-elle en fait l’une des plus importantes questions de la vie ? Et surtout, comment expliquer à un enfant que la réponse nous échappait toujours…

La maman prit Maxime contre elle et cala sa tête contre son sein.

— L’important, mon petit cœur, c’est l’amour dont tu l’auras entouré qui aura fait de ton ami un poisson heureux, même s’il n’a pas vécu longtemps.

Maxime n’était pas dupe. Ce n’était pas une réponse. De toute façon, il avait déjà deviné qu’il n’en aurait pas, de réponse.

La maman se munit d’une petite boîte de carton. Maxime pêcha lui-même Gustave de son aquarium, tout doucement, comme pour ne pas lui faire mal. Ensuite, il le glissa dans la boîte, après l’avoir soigneusement enroulé dans quelques épaisseurs de papier hygiénique.

Ensemble, la mère et le fils portèrent le poisson en terre, tout au fond du jardin. Rien ne se perd, rien ne se créé, le cycle de la vie… Il aurait été possible de palabrer longtemps sur le passage de vie à trépas, fût-ce d’un simple poisson rouge ! Plus tard; il y aurait bien le temps pour cela. Pour l’heure, Maxime essuya ses larmes et demanda sa collation d’après-midi. Gustave fut temporairement chassé de ses pensées, mais il reviendrait. Maman avait dit qu’un jour, il pourrait penser à Gustave sans que ça ne fasse mal. En attendant, il allait faire un dessin de son ami poisson sur le décor de l’aquarium. Il réfléchirait, du haut de ses cinq ans, à la raison de la mort. Car c’était bien dommage, que la mort dure toute la vie…

Fin

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