Le Rouge ou le noir

Le Rouge ou le noir

Je traînais dans la chambre de Marie-Ève. J’y venais souvent ces temps-ci. Je passais d’un bibelot à l’autre, voguais d’un souvenir à l’autre… Invisible, immatériel, immortel. Moi, c’est Arakiel, un ange de l’Éden. Marie-Ève, c’est ma petite protégée. Quinze ans déjà… Les années se sont écoulées plus vite que mes battements d’ailes !

Des photos tapissent abondamment les murs de la pièce. Toutefois, la vie entière de ma pupille s’imprime à l’encre indélébile dans cette mémoire si parfaite qu’est la mienne. Je viens ici lorsqu’elle y est, puisque mon travail me permet de demeurer à ses côtés. J’y passe aussi en son absence, quand je la sais en sécurité. J’aime sentir son odeur, m’étonner de ses dernières créations et même m’insurger devant son désordre.

Nous sommes liés. Un attachement puissant et indestructible règne entre nous, qui ne se terminera qu’avec sa mort. Je veille sur elle depuis quinze années terrestres. Des parents raisonnables, un environnement sain, ce travail n’est pas mon plus difficile !

Or, nous sommes rendus à ce carrefour que je redoutais. Même si je m’effondrais à genoux et hurlais vers le Père de toutes mes forces, rien ne changerait. Cette coupe passera, et je devrai y boire.

Maudite soit la liberté humaine ! Le Père a créé Ses enfants libres. Libres d’aimer, libres de choisir, libres de se jeter dans la Géhenne… Si seulement je pouvais lui faire savoir, lui envoyer un signe !

Deux chandails gisent en boule au fond de ce tiroir. Oui, celui-là, juste sous ma main.

Le noir conduira Marie-Ève à une soirée sans histoire. Elle se rendra au cinéma du quartier avec ses amis pour voir le dernier film à sensation. Elle se lèvera durant la représentation, ira à la salle de bain, et retournera s’asseoir. Sans histoire. Après la séance, elle échangera enfin ce baiser dont elle rêve tant et qui noircit les pages de son journal intime. En prime, la main du garçon s’égarera un peu plus bas, sur ses reins… Les frissons qui naîtront de cet acte rempliront au moins vingt nouvelles pages ! Et sa vie sera merveilleuse ! La vie d’une jeune fille de quinze ans, vive, intelligente et rieuse.

Le second chandail… Le chandail rouge.

Elle ira au cinéma. Elle se lèvera au milieu de la séance pour se rendre à la salle de bain. Son chandail rouge créera un contraste saisissant sous ses magnifiques cheveux noirs. Sa beauté resplendissante attirera l’œil d’un monstre. De cette catégorie d’hommes désertés par leurs gardiens, ceux dont le cœur est mort et qui se sont livrés à l’enfer. Il l’ignore lui-même, bien sûr. Les anciens rituels n’ont plus cours aujourd’hui, mais le Mal a établi en lui sa demeure aussi sûrement que la neige en hiver.

Cet être abominable tournera ses yeux vers Marie-Ève. MA petite et précieuse Marie-Ève ! Ma douce et innocente protégée ! Ce lien unique et merveilleux qui nous unit pourrait bien se rompre cette nuit même. Je ne pourrai que la regarder se débattre vainement, l’écouter crier le nom de sa mère, qui elle ne l’entendra pas. Je ne pourrai qu’assister, impuissant, au déchaînement de la bête. Son chandail rouge aura disparu; c’est son corps tout entier qui sera peint du carmin de son sang.

Ce maudit chandail rouge !

Rien n’est écrit, elle pourrait encore choisir le noir.

Je traînais dans sa chambre, immatériel, et la Loi m’obligeait à le rester cette fois. Je n’avais pas la permission d’intervenir. Et si je désobéissais ? Si je me sacrifiais moi-même pour ma douce protégée ? Des siècles de confinement seraient peu cher payé pour son bien-être… Sauf que je lui déroberais ainsi cette si précieuse liberté. Je ne vaudrais pas mieux que le damné. Je ne serais pas là pour recueillir son âme à la fin de son aventure terrestre; un autre s’en chargerait. Un qui ne la connaît pas…

J’entendis ses pas bien avant qu’elle tourne la clé dans la serrure et pénètre dans la maison.

— Salut ! crie-t-elle. C’est moi ! Je repars tout de suite.

Ma petite boule d’énergie grimpe les escaliers jusqu’à sa chambre. Jusqu’à moi. Rapidement, elle sort ses deux chandails, les essaie en vitesse. Elle choisit. Puis dévale les marches.

Moi, je me tourne vers le lit sur lequel gît le vêtement rejeté.

Le chandail noir.

Fin

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