L’Éveil de Nathan

Sans plus tarder, comme dirait le 10e Docteur (incarné par David Tennant dans la série Doctor Who), allons-y!

L’Éveil de Nathan

Le samedi après-midi, Nathan Boucher se concentrait très fort pour ne pas envoyer paître le client qu’il était en train de tatouer : une montagne de muscles et de sueur qui geignait comme un bébé. Les lèvres pincées, il essayait de fixer son attention sur la chanson qui jouait à la radio. N’en pouvant plus, il leva la tête pour regarder à l’extérieur; Clari lui adressa un petit salut.

— Je te laisse te ressaisir deux minutes, annonça Nate en déposant son pistolet.

Il rejoignit le succube dehors, sans même mettre son manteau, enfonçant ses mains profondément dans ses poches.

— T’as intérêt à avoir de bonnes nouvelles ! l’apostropha-t-il.

— T’es de mauvais poil aujourd’hui ! répondit la blonde sans prendre ombrage de l’humeur de Nathan.

— Allez, qu’est-ce que t’as ?

— Je t’ai trouvé un rituel pour augmenter la quantité d’énergie que tu pourras manipuler. C’est quelque chose d’assez compliqué. Tu risques de rechigner sur les ingrédients.

— Est-ce que je serai assez balèze pour combattre Bélial ? demanda-t-il encore.

— Oui. Mais tu devras avoir une source suffisamment puissante et frapper fort. Tu sais comme les démons font littéralement la queue pour traverser sur Terre; lui, il n’attendra pas. Aussitôt que tu vas le renvoyer au sud, il reviendra posséder le premier humain disponible. Tu devras l’abîmer sérieusement. Idéalement, il faudrait que tu le tues, expliqua la blonde.

— Le tuer ? On ne peut pas tuer un démon !

— Si, ça se fait, mais…

— Écoute, la coupa-t-il, j’ai pas le temps là. J’ai une mauviette qui m’attend en dedans. Ce qui compte, c’est que je trouve un moyen pour me booster. Sois chez moi ce soir quand je vais revenir et on parlera.

* * *

Le jeune homme se dépêcha de rentrer chez lui après sa journée de travail. Si Clari avait vraiment déniché ce qu’elle prétendait, ce serait la première bonne nouvelle depuis le jeudi maudit, comme il le nommait mentalement. Il ne supportait pas l’idée qu’Amélia puisse mettre fin à ses jours. Tout cela était sa faute, il aurait dû savoir… Les mêmes pensées coupables tournaient dans sa tête depuis la mort d’Ophélie. Il tenait absolument à offrir une solution à Amy avant que l’ange ne lui trouve un moyen de mourir. Amélia était si spéciale ! Sa force, sa vitalité, il n’avait jamais rencontré personne comme elle ! Lorsqu’ils travaillaient ensemble, son sentiment d’exaltation frôlait l’érotisme ! Rien à voir avec le flot tranquille de Lukas. Son énergie à elle coulait en lui si librement, il se sentait puissant et invincible. Et il savait que la puissance attirait son amie. Après tout, il restait le seul homme qu’elle ait accepté dans son intimité, non ? Il devait faire vite.

— Clari ? lança-t-il aussitôt rentré. Alors, ce sortilège ?

— Voici la liste des ingrédients dont tu auras besoin. Ça ne te plaira pas.

Nathan attrapa le papier qu’elle lui tendait et lut. « OK, les plantes on peut toujours s’arranger…, pensa-t-il. Le sang d’un enfant ? »

— Clari, je trouve ça comment du sang d’enfant ? demanda-t-il à haute voix. Combien il en faut ?

— Je t’avais dit que tu n’aimerais pas ça. Tu dois en avoir assez pour te couvrir les bras au complet; un demi-litre devrait suffire. Plus jeune le petit agneau, plus large le canal énergétique !

— Mais je vais le tuer ! s’exclama-t-il. Je ne peux pas commencer à sacrifier des humains maintenant, encore moins des bébés, je vaudrais pas mieux que tes colocs !

— Ça te plaît pourtant de jouer les démons quand vient le temps de…

— Ta gueule, la coupa Nathan, je ne suis pas un démon !

Il réfléchit un instant avant de reprendre :

— Ça n’a pas besoin d’être le même enfant ? Je peux en saigner plusieurs ? proposa-t-il.

— Mais oui, ça sonne tellement plus intelligent que d’en vider un seul ! ironisa la jeune fille.

Ignorant la remarque de Clari, Nathan saisit son téléphone et appela Lukas.

— Luke, as-tu encore le numéro de cette infirmière avec qui t’es sorti il y a environ deux mois ? Julie, Janette, je ne me souviens plus… Celle qui travaillait dans une maternité ?

— Janice ? Ouais, je devrais avoir ça quelque part, mais elle n’est pas vraiment ton genre…

— C’est pas ce que tu penses. J’ai besoin d’elle. Et je vais avoir besoin de toi aussi.

Nathan expliqua son plan à Lukas, qui émit quelques doutes. Il ne croyait pas que Janice obtempérerait si facilement… Ils se retrouvèrent quand même à l’hôpital St Mary après avoir vérifié que l’ex-petite amie de Lukas y travaillait bien ce soir-là.

Entrer dans la maternité ne leur posa pas trop de problèmes. Les garçons interceptèrent l’infirmière alors qu’elle sortait d’une chambre et la traînèrent dans un placard de stockage. Nathan usa de toute sa force de persuasion pour qu’elle consente à leur donner ce qu’ils étaient venus chercher. Il s’avouait, sans aucun scrupule, qu’il adorait forcer la volonté des gens ! La jeune femme offrait un véritable défi; c’était la première fois qu’il exigeait d’un humain une action si contraire à ses convictions.

Après un moment, elle revint avec deux pochettes remplies d’un liquide rouge sombre. Lukas les rangea immédiatement dans un contenant réfrigéré.

— Un garçon de vingt heures et une fille, environ trente-six heures de vie. Pourquoi déjà en avez-vous besoin ? demanda la jeune infirmière, les yeux vitreux et absents.

— Des analyses pour l’université, mentit Nathan. Tout va bien, tu peux retourner travailler. Merci encore, Janice !

Elle sourit distraitement et sortit du placard en se massant les tempes.

— C’était trop fort ! déclara Lukas impressionné.

Les garçons se quittèrent au sortir de l’hôpital et se donnèrent rendez-vous pour le mardi soir. Il leur restait quelques ingrédients à collecter. Il composa le numéro d’Amélia et tomba sur sa boîte vocale. « Princesse, fais rien avant mercredi, j’ai trouvé une solution à notre problème. »

* * *

Clari n’avait pas menti à Nathan lorsqu’elle l’avait prévenu de la complexité du rituel. Il lui avait fallu collecter un pistil d’amorphophallus titanum, la plus grosse espèce de fleur de la planète, originaire de l’île de Sumatra. Par un coup de chance inespéré, il s’avéra qu’une floraison avait lieu au Jardin botanique de Montréal. Autrement, il aurait dû débourser le prix fort pour en obtenir de ses contacts.

Heureusement, le reste du matériel s’était révélé plus accessible : un bout de noisetier, de l’aconit, de la belladone, un bloc de granit, un diamant, une branche de chêne frappé par la foudre… Et bien sûr, l’ingrédient pivot, à savoir le sang des nouveau-nés.

Nathan avait réalisé plusieurs sortilèges par le passé, mais il en exécuterait un pour la première fois devant Lukas. Ce serait aussi la première rencontre de son ami avec le succube. Le nephel avait besoin d’un élément humain et d’un élément démoniaque pour que le rituel fonctionne au mieux. S’il n’avait officié qu’avec Clari, la partie qui lui venait de son père aurait été fortifiée correctement, mais il craignait de perdre son humanité. Il était hors de question qu’il devienne comme un de ces chiens de l’enfer ! Inversement, si Lukas seul l’assistait, il lui manquerait tout un pan de sa puissance potentielle. Leur participation à tous les deux lui permettrait de renforcer autant son côté humain que son côté démoniaque. Il salivait presque à l’idée de toute l’énergie qu’il tiendrait entre ses mains ! Il pourrait chasser Bélial à tout jamais de la surface de la Terre et Amy pourrait se détendre… Enfin, il fallait passer à travers le rituel avant toute autre chose.

* * *

Nathan et Lukas se retrouvèrent au refuge comme convenu, le mardi soir.

— Hey ! salua Nathan. Il faut que je te dise quelque chose avant qu’on commence. Il y a… quelqu’un qui va nous rejoindre. J’ai besoin d’elle pour que le sort fonctionne.

— Qui ça, Amy ?

— Non, elle s’appelle Clari. Elle est pas… humaine.

— Comment ça, pas humaine ? Tu ne vas quand même pas faire un pacte avec un démon ? s’inquiéta Lukas.

— Jamais de la vie ! C’est de la magie pure et simple. En fait, Clari est un succube.

— Hein ?

— Une créature engendrée en enfer, expliqua Nate. Tu sais, au début, les anges qui ont été chassés du paradis et qui sont devenus des démons ? Ben elle, c’est pas ça.

— Comment tu peux lui faire confiance ?

— Je l’ai enchaînée à mon service, comme un genre d’esclave.

— Qu’est-ce qui te prouve qu’elle ne te trahira pas ? continua Lukas en revenant à la charge.

— Crois-moi, elle prendrait jamais le risque ! Tu te souviens, quand Bélial a dit que mes pouvoirs « ne venaient pas de ce côté-là », c’était vrai. Fuck, je suis à moitié démon, il faut bien que ça me serve à quelque chose ! ronchonna-t-il. Clari établit un lien entre l’enfer et moi, elle me sert de source d’énergie.

— Elle te transmet ça comment exactement ? Tu bois son sang ou quoi ? interrogea Lukas, dégoûté.

— Es-tu malade ! Ça se fait par contact, par proximité. Juste le fait qu’elle soit à côté de moi…

— Ta gueule, tu baises avec !

— Ouais, ça aussi, admit Nathan.

— Et qu’est-ce qui arrive si vous avez des flots ensemble, ils seront aux trois quarts démon et un quart humain ? railla le grand blond.

— Les succubes sont stériles, crétin. Elles ont été créées sans aucune parcelle de divinité, elles peuvent pas porter, encore moins produire aucune sorte de vie. Ah ! pis laisse faire ! J’ai pas le temps de t’expliquer !

— OK, je résume. T’es à moitié démon, tes capacités de freak viennent du sud, tu veux les augmenter grâce à l’enfer, pour renvoyer plus de démons en enfer. C’est ça ?

— T’as tout compris le génie, ironisa le nephel.

— Nate, pourquoi tu fais ça ? demanda plus sérieusement Lukas. Je veux dire pourquoi tu joues avec le feu comme ça ? Tu ne peux pas juste mener une petite vie tranquille et te faire oublier par les démons ? Tu ne penses pas qu’ils essaieront d’avoir ta peau une bonne journée ?

— Je suis confronté à l’enfer chaque jour dans les yeux de Clari, répondit Nathan après un temps de silence. C’est une place atroce, vide. T’as pas envie d’aboutir là… Je pars désavantagé à cause de ma nature. Je veux juste… j’essaie de bien faire. Je ne veux pas aller en enfer !

Les deux garçons cessèrent de parler. Même la forêt autour d’eux semblait respecter le silence grave qui s’était installé entre eux. Au bout d’un moment, Lukas se secoua.

— Bon, appelle-la, ta fuck friend, qu’on en finisse.

Ils rentrèrent dans la cabane. Nathan convoqua Clari qui se matérialisa aussitôt, sous les traits qu’elle affectionnait; l’étudiante au chemisier blanc très ouvert et micro jupe à tartan.

— Salut Nate ! lança-t-elle de sa petite voix, tout en reluquant le grand blond.

— Fuck, habille-toi autrement Clari, ordonna Nathan. J’ai besoin que vous soyez concentrés tous les deux !

— Je vois… Le gros est habitué d’entraîner ses muscles, mais réfléchir n’est pas sa force ! railla le succube en modifiant ses vêtements pour quelque chose de moins révélateur.

— Hey, je ne me laisserai pas insulter par un sous-produit de l’enfer ! menaça Lukas.

— Sinon quoi ? continua-t-elle.

— OK vos gueules tous les deux ! intervint Nathan. Clari, arrête ça ! Luke, je te demande pas de l’aimer, juste de travailler avec elle pour une soirée. Pense à Bélial man, à Félie. Je serai assez puissant pour le coincer, mais pour ça, vous devrez opérer ensemble.

Lukas et Clari grommelèrent un assentiment indistinct et ils s’attelèrent tous trois à la tâche. Une fois le matériel en place, Nathan se dénuda. Quand son ami le vit complètement nu, il ne put s’empêcher de le tancer :

— Nate, j’ai deux conseils pour toi : créatine et salon de bronzage !

Nathan lui jeta un regard mauvais et attrapa la formule qu’il devait réciter.

— Clari, c’est quoi cette langue-là ?

— De l’Akkadien. C’est prébabylonien, environ quarante siècles avant aujourd’hui, non ?

— Tu joues avec les limites de ma patience ! gronda-t-il. C’est du cunéiforme ! Penses-tu vraiment que je peux lire ça ?

— Mais qu’est-ce qu’ils vous apprennent à l’école ? soupira-t-elle. Je parlerai et t’auras qu’à répéter après moi.

Clari commença la lecture du sortilège. Au moment opportun, Nathan étendit ses bras et Lukas et le succube les enduisirent avec le sang. Nathan répéta religieusement ce que la jeune fille lui disait de prononcer. Quand ce fut terminé, il brisa la branche de chêne et le bloc de granit à l’aide d’une masse.

Le nephel ressentit aussitôt un atroce déchirement, comme si son corps s’ouvrait en deux ! Il ne put se retenir de crier sous l’intensité de la souffrance; tous ses muscles étaient tendus à craquer ! Cela ne dura que quelques secondes, même s’il eut l’impression que plusieurs minutes s’étaient écoulées. La douleur disparut enfin, laissant Nathan effondré sur le sol, pantelant.

— Espèce de garce ! vociféra Lukas. Qu’est-ce que tu lui as fait ?

— Calme tes nerfs, le gros ! riposta Clari. Ça va lui passer. T’as pas idée de la transformation qui vient de s’opérer en lui ! La puissance a un prix, tu sauras !

— C’est bon, Luke, souffla Nathan. C’est fini, je pense.

Lukas aida son ami à s’asseoir. Clari alla chercher de l’eau et lui remit ses vêtements. Lorsque l’écho de la douleur eut considérablement diminué, Nathan regarda Clari et déclara :

— J’espère pour toi que j’ai réussi ! Tu m’as jamais prévenu que ça faisait mal comme ça !

— Écoute, la douleur était inéluctable. J’ai juste voulu t’éviter l’angoisse de le savoir, expliqua-t-elle sérieusement. Et ne t’inquiète pas, le rituel a fonctionné à merveille. Il faut que tu te reposes maintenant; dans moins de vingt-quatre heures, tu devrais être sur pied.

Elle lui adressa un grand sourire.

— Tu vas capoter, Nate ! Ça va être fou !

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